Quel avenir pour le marché du travail français après les «gilets jaunes» ?


Le mouvement des « gilets jaunes » marque un tournant dans l’agenda des réformes du quinquennat. Elu sur un programme ambitieux qui visait avant tout à libérer les énergies économiques et sociales pour favoriser le travail, le président a été rattrapé par le manque de visibilité des résultats de la politique gouvernementale. Le taux de chômage ne baisse pas significativement en 2018 et les gains de pouvoir d’achat annoncés pour cette année ont été éclipsés par la hausse continue des dépenses contraintes, sur fond d’augmentation de la fiscalité écologique. Alors que les conséquences économiques du mouvement menacent la croissance, créer plus d’emplois sans dégrader le pacte social est possible. Il s’agit d’exploiter les perspectives dégagées lors de la campagne présidentielle et jusque-là délaissées par le gouvernement en réformant le marché des biens et services, la fiscalité et le logement.

Les « gilets jaunes » : un mouvement pour plus de pouvoir d’achat mais aussi pour plus de débouchés

Depuis 2017, le gouvernement a engagé des réformes tous azimuts visant à stimuler l’investissement productif (transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune en impôt sur la fortune immobilière) ou à flexibiliser le marché du travail (ordonnances, réforme de la formation professionnelle). Cette politique de l’offre assumée a permis à la France de restaurer son image auprès des investisseurs internationaux (les investissements étrangers sont au plus haut niveau depuis dix ans), notamment dans le contexte du « Brexit ». Elle a par ce biais contribué à soutenir l’investissement des entreprises et la croissance sur les derniers trimestres.

Cette politique a toutefois été doublée de transferts budgétaires d’une partie des prestations en faveur de populations relativement nombreuses (retraités, emplois aidés, bénéficiaires des aides personnalisées au logement) vers des publics plus ciblés (bénéficiaires de l’allocation adulte handicapé ou du minimum vieillesse), ce qui a contribué à renforcer le sentiment des classes moyennes d’être de plus en plus écartées des politiques de redistribution. L’augmentation de la fiscalité sur les carburants est venue renforcer la perception que le pouvoir d’achat des classes moyennes était durement entamé à cause de l’augmentation des dépenses contraintes (logement, électricité, gaz, etc.), et ce malgré les prévisions de l’INSEE qui table sur une hausse du pouvoir d’achat de 1,3 % en moyenne en 2018 grâce à la suppression progressive de la taxe d’habitation ou de certaines cotisations sociales salariales. Ce contexte a favorisé l’émergence du mouvement des « gilets jaunes », qui révèle les limites du consentement à l’impôt dans le pays qui a le taux de prélèvement obligatoire le plus élevé de l’OCDE. Les efforts consentis par les salariés en début de mandat, notamment lors des ordonnances, ne leur paraissent plus acceptables en l’absence de résultats tangibles sur leur pouvoir d’achat des politiques mises en oeuvres, d’autant plus que celles-ci ont eu pour effet secondaire de favoriser les Français les plus aisés. De façon plus significative encore, au-delà de la question du pouvoir d’achat, c’est l’absence de débouchés et de possibilités d’évolution à la portée des classes moyennes qui a fait éclater la crise.

Des évolutions positives sur le marché du travail malgré un chômage élevé

A première vue, ces débouchés ne seraient pas à chercher du côté du marché du travail. Au troisième trimestre 2018, le chômage restait en effet au niveau du trimestre précédent à 9,1 % de la population active pour la France hors Mayotte 8,8 % pour la France métropolitaine. Comme nous le soulignions lors de notre précédent point, le pays reste donc parmi les Etats-membres de l’Union européenne (UE) qui affichent les taux de chômage les plus élevés, en baisse de 0,5 point seulement sur un an.

Pourtant, des emplois sont créés : mi-2018, plus de 240 000 emplois avaient été créés en un an. Mais la démographie reste vigoureuse et ils sont pas nécessairement tous pourvus. Et pour cause : le taux d’emploi vacants se situe au troisième trimestre 2018 à son plus haut depuis 2003, soit 1,2 %, ou plus de 155 000 postes pour les seules entreprises de plus de 10 salariés selon la DARES. Il augmente fortement depuis 2016, ce qui révèle la mauvaise qualité de l’appariement entre offre et demande sur le marché du travail français. Cet indicateur conforte le diagnostic du gouvernement lorsqu’il a lancé la réforme de la formation professionnelle, pour adapter les compétences des salariés aux besoins des entreprises. A l’évidence, cette réforme qui vise à donner plus de latitude aux branches professionnelles dans la gestion du dispositif de formation n’a pas encore déployé tous ses effets, notamment pour les demandeurs d’emploi les plus éloignés du marché du travail (Pôle emploi recensait plus de 2,6 millions de chômeurs de longue durée au troisième trimestre 2018) . Les jeunes, qui sortent le plus souvent tout juste de formation initiale, ont eux vu leur taux de chômage baisser de 0,9 point sur un an : leurs compétences sont le plus souvent à jour, bien qu’ils n’aient pas d’expérience professionnelle. Les proportions de CDI et d’emplois à temps complet sont elles aussi en hausse, de respectivement 0,6 point et 0,9 point sur un an, ce qui traduit une augmentation globale de la qualité des emplois occupés sur le marché. Et au troisième trimestre 2018, jamais autant de Français en âge de travailler travaillaient ou cherchaient un emploi : le taux d’activité est en effet à un plus haut historique à 72,3 % (+0,4 point sur un an). Reste donc le problème du chômage, endémique en France depuis 40 ans, sur fond de marché du travail fortement dual, partagé entre « insiders » et « outsiders ».

Faire baisser la fiscalité et certains prix pour favoriser l’emploi et le pouvoir d’achat

La dynamique lancée par les « gilets jaunes » a manifestement limité la capacité du gouvernement à agir directement sur le marché du travail par l’intermédiaire des leviers classiques comme le salaire minimum ou les modalités des contrats de travail pour faire baisser le chômage d’équilibre. Mais d’autres mesures énergiques peuvent être mises en oeuvre pour agir, ne serait-ce qu’indirectement, sur ce taux de chômage à long terme, tout en renforçant le contrat social afin d’en assurer la nécessaire modernisation.

Une première solution consisterait à agir à travers le marché des biens et services, plus régulé en France que dans la plupart des autres pays d’Europe de l’Ouest, selon les pistes déjà identifiées par l’IGF, et explorées par Emmanuel Macron en 2014. Cette politique favorisera le pouvoir d’achat des ménages en assurant une baisse des prix, faute de pouvoir augmenter significativement les salaires sans effet négatif sur la compétitivité du pays. Elle suppose d’être en mesure de convaincre les acteurs des secteurs concernés d’accepter plus de concurrence, ce qui implique une moindre protection pour les salariés des secteurs concernés. Dans un souci d’équité et d’exemplarité, le gouvernement pourrait dans un premier temps se concentrer sur les professions et secteurs pour lesquels les barrières à l’entrée sont les plus élevées et où les revenus sont significativement supérieurs au salaire médian.

Autre levier : la fiscalité. Le gouvernement pourrait saisir l’opportunité qu’est le mouvement des « gilets jaunes » pour remettre à plat la fiscalité, éliminer la plupart des « niches fiscales » et améliorer la progressivité du système, tout en baissant la pression fiscale. En contrepartie, une réflexion globale et exhaustive sur les missions des administrations publiques est incontournable. Si le pays est doté de services publics de qualité, il peut améliorer l’efficacité de la dépense publique. Cette démarche doit permettre de mieux définir les missions de service public et limiter la dispersion des moyens, en exploitant entre autres les gains de productivité offerts par le numérique Cette grande réforme, reportée de quinquennat en quinquennat, permettrait au gouvernement de sortir par le haut d’une situation de blocage aussi bien politique qu’économique, et de construire avec les citoyens un système fiscal adapté au XXIème siècle. L’exercice doit en outre permettre de parvenir à l’équilibre budgétaire et restaurer la crédibilité de la France au sein de l’UE.

Enfin, les inégalités territoriales qui servent de catalyseur à la crise actuelle soulignent l’importance de la question de la mobilité pour l’efficacité du marché du travail. Un rapport de l’IGAS de 2016 avait déjà identifié les freins à la mobilité géographique comme leviers d’action sur le marché du travail, en soulignant que 3 % des personnes de 22 à 57 ans avaient changé de département sur l’année 2014, notamment pour des raisons professionnelles. Parmi ces freins figuraient le coût du logement dans les bassins d’emploi dynamiques ou l’état des infrastructures de transport en commun. Le logement est aussi le premier poste de dépense des ménages. Sa part dans la consommation finale des ménages est en effet passée de 22 % en 1984 à plus de 29 % en 2017, alors que la part de l’alimentation ou des transports a baissé. Un allègement de la réglementation d’urbanisme visant à favoriser la construction de logements dans les bassins d’emplois les plus en tension permettrait d’augmenter la mobilité des actifs, et donc l’efficacité du marché du travail. Elle résoudrait de plus une partie des difficultés d’accession à la propriété des classes moyennes, chassées des centres-villes par l’augmentation des prix de l’immobilier, ce qui les a précisément rendues dépendantes de la voiture pour les déplacements pendulaires.

Quelle que soit la voie choisie en 2019 pour répondre aux revendications des « gilets jaunes », elle devra tenir compte de la compétitivité du pays et des ses entreprises. Sans cela, il sera difficile d’endiguer un chômage de masse qui pèse lourd sur le financement de notre système social. Les pistes évoquées précédemment proposent un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler un tel compromis.

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